Redécouvrir Piera Aulagnier

Certaines lectures font bien plus qu’enrichir une bibliothèque : elles nous bousculent, transformant la manière dont nous prêtons attention aux mots et aux silences de l’autre, modifiant ainsi durablement notre façon d’écouter. Piera Aulagnier est de celles-là.

Figure incontournable de la psychanalyse contemporaine, Piera Aulagnier (1923-1990) a passé sa vie à ausculter les mouvements de la psyché, depuis ses retranchements les plus secrets jusqu’à ses expressions les plus partagées. Ce qu’elle nous transmet n’a rien d’un dogme figé. C’est une boussole précieuse pour penser la clinique, la souffrance et le lien humain au quotidien.

1. Le corps et la pensée : le ressenti avant le mot

En séance, on s’attend souvent à ce que la parole éclaire d’emblée la souffrance. Pourtant, la clinique quotidienne nous confronte à une évidence : bien avant de pouvoir se dire, le corps s’empare des mots qui manquent.

En explorant les couches les plus archaïques de la vie psychique, Piera Aulagnier a mis en lumière ce qu’elle nomme le processus originaire et le pictogramme. La toute première manière qu’a l’humain d’appréhender le monde n’est pas conceptuelle, elle est sensorielle. La sensation, la faim, la tension ou le réconfort s’inscrivent d’abord dans la chair.

Écouter un analysant, c’est aussi accepter de prêter l’oreille à cette mémoire pré-verbale, là où le corps crie ou murmure ce que la pensée n’a pas encore les moyens de formuler.

2. Offrir du sens sans jamais l’imposer

C’est sans doute l’une des éthiques les plus exigeantes qu’elle nous a léguées. Dans son ouvrage La Violence de l’interprétation, Piera Aulagnier pose une distinction fondamentale : la différence entre faire une offre de sens et imposer le sens.

Le psychanalyste (tout comme le parent ou l’éducateur) est là pour proposer des repères, des mots, des hypothèses qui permettent à l’analysant de tisser sa propre histoire. Mais cette proposition doit rester ouverte. Dès lors qu’elle devient une vérité absolue imposée du haut d’un savoir supposé, elle se transforme en violence. Elle étouffe la pensée au lieu de la libérer. Accompagner, c’est offrir un espace où l’analysant peut advenir, non pas se conformer.

3. Le contrat narcissique : ce qui nous lie au collectif

Pourquoi nous engageons-nous dans une institution, une entreprise, ou un groupe social ? Et pourquoi cet attachement se transforme-t-il parfois en un épuisement silencieux ?

Pour répondre à cette tension, Piera Aulagnier a forgé le concept de contrat narcissique. C’est le pacte implicite qui unit l’individu au groupe : en échange de notre adhésion à ses valeurs, la collectivité nous garantit une place, de la reconnaissance et un sentiment d’existence.

Mais lorsque l’organisation ou l’institution trahit sa promesse (par exemple lorsqu’elle exige la conformité en étouffant la singularité), le contrat se rompt. C’est souvent à cet endroit précis que naissent le désengagement, la souffrance au travail et le sentiment d’aliénation.

4. Devenir l’auteur de son propre récit

On court souvent après une identité qu’il s’agirait de « découvrir » comme un trésor caché. Piera Aulagnier nous invite à voir les choses autrement : le « Je » n’est pas un donné, c’est une conquête.

Cette conquête repose sur deux piliers. D’abord, la capacité pour chacun de cesser d’être le jouet passif de son histoire pour en devenir le narrateur, en redécouvrant son passé pas à pas. Ensuite, se tourner vers l’avenir guidé par ses propres idéaux, et non par les scénarios que d’autres ont écrits pour nous.

Pour aller plus loin …

Lire (ou relire) aujourd’hui Piera Aulagnier, c’est d’abord s’imprégner d’une exigence : celle du non-savoir. Face à la complexité de la pensée humaine, la tentation est forte de plaquer des grilles toutes faites pour se rassurer.

La posture analytique qu’elle défend est tout inverse. C’est une écoute qui accepte de se défaire des certitudes pour que, dans le secret de la rencontre, la parole de l’autre puisse enfin advenir dans toute sa singularité.

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